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vertige

  • Spéléoooooo...

    Samedi 12 juin 2004. Séquence spéléo. Retrouvaille que vaille avec Olivier, et départ pour Rosny-sous-Bois dans la Clio verte. On cherche un peu le lieu dit, puis nous finissons par tomber nez-à-nez avec les spéléologues du cru, qui nous précèdent vers ce qu’il convient d’appeler un trou, trou que nous contournons par le préfabriqué qui abrite le matériel et les sanitaires, pour nous retrouver surplombant ce gouffre artificiel. Ce trou. Ce putain de trou noir de 35 mètres de profondeur, 2 mètres de diamètre. Noir et obscur tel qu’on n’en voit pas le fond. Au-dessus duquel je me vois mal me suspendre au bout d’un fil qui, d’après les premières constatations, nous paraît ridiculement fin, merde. Pour détendre l’atmosphère, on rigole un peu et on se moque de nos tenues de spéléo auxquelles nous ne sommes pas habitués, tels des Dupont et Dupond rigolards et taquins, en goguette sur un improbable bout de Lune ou dans quelque désert perdu au beau milieu de nulle part. Cet équipement dont nous nous gaussons se compose en standard d’un harnais, d’un descendeur, d’un casque avec couverture de survie à l’intérieur, de gants anti-coupure et d’un livre de prières. L’ambiance est, il faut le dire, très bon enfant, et les participants à cette journée Portes Ouvertes semblent descendre les trous comme d’autres descendent les bières (ce qui n’est d’ailleurs pas exclusif, les descendeurs de trou devenant descendeurs de bière dès la remontée achevée), ce qui ne me rassure qu’à moitié...

    Harnachés comme des chevaux de traie, nous nous mettons en position sous un portique de 5 mètres de haut afin d’apprendre les rudiments spéléologiques : comment utiliser le matériel, bloquer sa descente à l’aide d’une demi-clé, changer de dispositif pour pouvoir remonter, rédiger son contrat d'assurance-vie… Au début, on est toujours sur la terre ferme, puis on se lâche mais on reste à 50 centimètres du sol, et finalement on entreprend une montée vertigineuse jusqu’à une hauteur de 5 mètres. N’ayant jamais encore été suspendu avec cette distance de vide sous mes pieds, me balançant de façon ridicule au bout de ma corde tel un Spiderman apathique, je peux vous dire que je n’en mène pas large. Intellectuellement bien sûr, je sais que je ne risque rien, mais allez donc le faire comprendre à ce cerveau reptilien qui sait pertinemment à quelle distance de la terre ferme il se trouve, qui pressent les lois universelles de la gravitation (Newton, j’en ai acquis la certitude à présent, a du faire de la spéléologie dans son jeune âge) : du haut de ce portique, on prend bien conscience que notre vie est suspendue à un fil ; prémice de panique qui me saisit lorsque je réalise que pour redescendre de cet inconfortable perchoir, je vais devoir me décrocher de la corde qui me retient pour changer de dispositif, non sans m’être longé (c’est-à-dire attaché de façon sécurisée) à un point d’ancrage solide. Je vois déjà les hélicoptères de la Sécurité Civile me survolant, les hauts-parleurs vociférant des « Ne lâchez pas, ne lâchez pas », des hommes vêtus indifféremment de blanc et de rouge grouillant à mes pieds…

    Heureusement le moniteur est très cool, très attentif, très à l’écoute et il attend même que je sois redescendu pour boire sa bière. Trop pro.

    Comme je suis resté lá-haut un certain temps (comme le disait Fernand Reynaud, qui, lui, n’a jamais du faire de spéléo de sa vie), j’ai un peu perdu de vue mon ami Olivier et je suis impatient d’écouter ses commentaires. J’imagine que pour lui qui a déjà fait du rappel, tout ceci n’est qu’une vaste blague. Je l’entends avant de le voir. J’entends « non, je le fais pas, moi » avant de le découvrir livide, marchant autour du portique, tel un fauve en cage refusant de sauter dans le cerceau enflammé. J’essaye de ne pas penser au trou béant qui va inéluctablement me happer dans quelques instants. J’essaye de ne pas trop réfléchir sur le fait que je serai suspendu au-dessus d’un vide de 35 mètres, ce qui équivaut, me dit-on, à la hauteur d’un immeuble de 12 étages. Gloups. La température en bas est de 12 degrés environ, ce qui n’empêche pas une femme affublée d’une combinaison verte de remonter toute dégoulinante de sueur, une large auréole de transpiration zébrant sa combinaison de part et d’autre des lanières ventrales de son harnachement. Sueur froide.

    Et d’un seul coup, me saisit une très forte et irrésistible envie de prendre un bon café avec mes amis Inuits, dans un petit igloo cosy à quelques mètres du Pôle Nord géographique... Bref, me retrouver loin de ce putain de puits vertigineux qui s’enfonce inéluctablement vers les profondeurs glaciales et humides de la terre -- et qui me dit qu’il a un fond, ce trou, d’ailleurs, hein ?? Bon, quand il faut y aller, il faut y aller. Les dernières vérifications du matériel se font plus fébriles, bizarrement. Mes deux pieds reposent le plus naturellement du monde sur la petite margelle qui entoure la gueule béante du puits. L’expression « peur du vide » ne m’a jamais paru aussi viscéralement véridique ni aussi immédiatement vérifiable. « La nature a horreur du vide », dit-on. Je commence vraiment à comprendre pourquoi.

    Suspension. Descente. Précautionneuse glissade. La corde file entre mes doigts qui la retiennent suffisamment pour éviter le grand plongeon, mais sont suffisamment relâchés pour me permettre de ne pas faire du sur-place ad vitam eternam. A mesure que je m’enfonce dans ces entrailles l’air devient plus frais et des gouttes d’eau, que j'observe comme si je les voyais au travers d'un microscope, s’arrachent régulièrement des parois pour s’écraser 30 mètres plus bas. Ne pas penser aux gouttes d’eau. Ni d’ailleurs aux gouttes de sueur qui descendent le long de mon épine dorsale en même temps que je descends le long de ma corde. Après quelques (très longues) minutes, je prends de l’assurance et ma vitesse de chute s’accélère un chouïa. Je suis presque surpris d’atteindre le bout de ce tunnel vertical si rapidement, et j’en suis presque soulagé, d’un certain côté. C’est paradoxal d’avoir moralement touché le fond lorsque j’étais suspendu à 5 mètres du sol, alors que maintenant que je touche physiquement le fond, j’en sauterais presque de joie.  Mais pas assez haut, cela dit, pour m’affranchir de l’obligation de refaire le chemin dans l’autre sens avec le même équipement.

    En attendant, mon moniteur me conduit dans les galeries souterraines, anciennes carrières enfouies qui furent noyées sous la boue dans les années 70. Les spéléologues de l’époque ont réussi à préserver ce boyau du bain de boue, et certains tunnels souterrains sont encore praticables et ouverts à l’exploration. Alors nous explorons, car il n’y a pas grand chose d’autre à faire… Puis nous remontons, car à part les jolis ciselés des parois attaquées par les outils d’excavation de l’époque, il faut bien dire qu’il n’y a pas grand chose à voir non plus. La remontée est plutôt plus facile que je ne l’avais escompté mais aussi plus lente. Et puis il y a cette impression très désagréable de l’élasticité de la corde, qui fait qu’on se balance pas mal et qu’on se croirait à bord d’une coquille de noix en pleine tempête… La spéléo c’est peut-être rock’n’roll, mais ça filerait presque le mal de mer !

    Définitivement, si vous avez le vertige, si vous êtes sujet au mal de mer, qu’en plus vous êtes claustrophobes, et à moins d’être également masochiste : Laissez tomber la spéléo !!

    Ah, la lumière du jour ! Ah, la tête amie d’Olivier (qui a repris des couleurs) dans le petit cercle blanc quelques mètres au-dessus de ma tête ! Ah, la sensation de chaleur à mesure que l’air chaud de l’extérieur s’engouffre dans le gouffre et caresse ma peau encore humide d’efforts et d’émotions. Un pied se pose sur le rebord du puits. Un autre pied prends position sur cette terre ferme (avec une intention non moins ferme de ne plus la quitter), sorte de débarquement après l’heure, petit pas pour l’humanité mais bond de géant pour moi ! HALLELUÏA ! Sous les vivas de la foule et les confetti que me jettent les badauds ébahis, je me sépare de mon harnachement et je contemple, tel Saint-Michel ayant terrassé le Dragon, ce trou béant devant lequel je reste, du coup, trop béat. Quel trou noir si troublant !