10 septembre 2009

Bleu Nuit

Il ferma la porte avec d'infinies précautions et huma l'air nocturne, frisquet et chargé d'odeurs marines qui composaient un bouquet olfactif inhabituel et vivifiant. Léonard s'alluma une cigarette et manipula son iPod afin de faire résonner dans ses oreilles quelques accords désespérés. Léonard avait coutume de dire qu'il était du signe de la guitare, ascendant blues. Et ce n'était pas Gary Moore qui allait le contredire ce soir. La chanson, The Prophet, il la connaissait par cœur pour l'avoir écoutée en boucle, jadis, lors de la lecture d'un fabuleux roman qui parlait de bateaux sans nom et de chasse au trésor. Et d'amour, bien sûr. Il fit quelques pas dans la cour, lentement, comme pour s'imprégner à la fois de la musique et des fragrances du soir et les laisser s'infiltrer en lui, comme pour ne pas laisser s'échapper l'image shooting_star-2.jpgrémanente d'un corps de femme allongé et ensommeillé, qu'il venait de quitter et d'abandonner à la douce tiédeur d'une longère  bretonne. Son Étoile... Il s'émerveillait de constater que tout ce qui la touchait le concernait, et que tout ce qui la concernait le touchait... Et les feulements de la guitare de Gary Moore emplirent un peu plus l'espace et le temps, et ses yeux s'embuèrent tandis qu'il avançait sur le chemin menant à la plage, les yeux scrutant le ciel estival.

 

Un frisson lui parcourut l'échine lorsqu'il ralluma une cigarette sous un grand pin marin illuminé par derrière par un lampadaire à la lumière orangée et irréelle. Il souffla la fumée bleue de sa Marlboro, qui s'éleva paresseusement dans l'air chaud et fut éclairée en contre-jour par le lampadaire caché par l'arbre majestueux. Au même moment, un riff de guitare particulièrement ensorcelant lui vrilla l'esprit et il resta là, inerte et béat, à contempler cette fumée et cet arbre, dans cette lumière orangée diffuse qui donnait un caractère fantomatique à ce petit chemin côtier, et qui  enveloppait d'un halo spectral ce grand pin et le monde autour de lui. Alors il réitéra l'expérience, expirant avec prise de conscience cet air vicié et vicieux en direction du vieux lampadaire, laissant la fumée dériver majestueusement, un sourire vissé aux lèvres et les yeux dans le vague à l'âme. Léonard descendit le chemin ensablé pour se retrouver sur la plage, entouré d'odeurs d'iode et d'un brouillard d'écume poussé par la brise océanique. Sa chanson passait en boucle mais il ne lui prêtait plus guère attention, son esprit l'avait reléguée au second plan, comme une toile de fond nécessaire qui sublimait sa perception visuelle et olfactive. Là-haut, dans ce ciel breton immense et immaculé, des milliers d'étoiles se laissaient admirer, orbes magiques aux teintes blanchâtres ou jaunâtres ; myriade de petits diamants regroupés en constellations mystérieuses, rivières et solitaires célestes qui éblouissaient d'autant plus qu'ils étaient anéantis depuis des temps immémoriaux, gemmes disparues dont l'œil, à des milliards d'années de lumière de distance, perçoit encore le rayonnement fossile comme un ultime hommage à la beauté glacée de leurs mondes engloutis. Fulgurance. Vision fugace. Une étoile filante venait de transpercer la nuit ! Ainsi en allait-il en cette soirée chaude et inoubliable : les guitares feulaient et les étoiles filaient. Et des étoiles, il devait en voir filer bien d'autres cette nuit-là, priant à chaque fois pour que son Étoile à lui ne file jamais, pour que son Amour ne se perde ni ne le perde dans quelqu'autre nuit éternelle et invisible et inodore…

 

Au loin, les bruits de l'océan lui parvenaient étouffés par la musique qui n'avait pas cessée. Au loin, un phare brillait, pulsation rassurante et régulière, tel un quasar artificiel posé sur l'écrin immobile et irisé de l'océan, et sur lequel la pleine lune se reflétait, insensible aux admirateurs qui la dévisageaient sans relâche. Pour son Étoile, Léonard irait bien la décrocher, cette lune qui devait en connaître, des secrets, à force de surveiller les humains depuis que le Monde est Monde… Peut-être sa face obscure cachait-elle tous ces secrets, mis à l'abri des regards et jalousement protégés ? Léonard émergea soudain de ses pensées, le cou endolori à force de regarder en l'air, et se dit qu'il était temps de regagner ses pénates et la chaleur d'icelles et la tiédeur de ce corps de femme qu'il avait abandonné il y avait de cela une éternité. Il remonta par le chemin ensablé, retrouva son pin marin et ses repères, puis s'introduisit silencieusement dans la bâtisse enténébrée afin de ne pas réveiller la prunelle de ses yeux, qui, en dépit du magnifique spectacle de cette nuit, ne s'émerveillaient jamais davantage que lorsqu'ils contemplaient ce corps alangui, ce sourire qui emportait tout et ce regard étoilé inoubliable, irisé comme l'océan, et aux couleurs de ciel breton. Il se dit qu'il ne s'était jamais senti aussi épanoui et aussi heureux ; la félicité irriguait le moindre de ses vaisseaux capillaires, le bonheur l'innondait, plus rien n'existait ce soir-là que cet étrange état second serein... Il se glissa dans les draps et rêva d'étoiles.

18 juin 2009

Orly soit qui...

Posté à l'ombre inexistante de trois arbres récemment étêtés, je m'entête à observer les moyen-courriers aux couleurs et logos disparates après qu'ils ont franchis la ligne des immeubles qui me fait face. Le temps d'exhaler un panache de fumée grise qui se fond immédiatement dans l'identique couleur du ciel du jour, et voilà un autre avion qui apparaît ! Je le suis du regard et je suis soudain projeté dans la cabine au côté des passagers en provenance de quelque pays exotique, et qui doivent être soulagés d'arriver à bon (aéro)port. Et je me remémore mes descentes sur Paris, lorsque j'étais moi-même de retour de quelque contrée lointaine, tout heureux d'apercevoir la Tour Eiffel au loin, de sentir (presque physiquement) la terre se rapprocher, de frémir à l'idée de retrouver ma chère Capitale ; le plaisir d'être en partance n'est dépassé que par celui de recouvrer ses habitudes et ses repères.

Roissy.jpgEt je pense à ces sages passagers, qui arrivent sains et saufs et qui doivent en être soulagés... L'attente du moment où les pneumatiques vont toucher la tarmac de la piste, le ronflement des moteurs à réaction qui se fait davantage audible, les ceintures de sécurité qui se bouclent et les sièges qui se redressent en phase d'approche, le moment de tension inévitable lorsque le contact se fait entre le sol et l'appareil qui décélère en vibrant de tous ses boulons et ses sondes Pitot, et parfois, sur les long-courriers et au hasard des nationalités embarquées, les applaudissements qui retentissent dans l'aéronef après l'atterrissage, forcément réussi. La douce impression de transgression lorsque l'on détache sa ceinture avant l'arrêt complet de l'appareil, bravant les regards attentifs du personnel naviguant mais tellement satisfait de pouvoir enfin s'extirper de cette carlingue soumise à rude épreuve. Nouveau panache de fumée grise, dont le silence de la dissipation contraste avec le vacarme presqu'assourdissant des jet engines du Boeing qui me survole. J'aperçois les petits hublots derrière lesquels les voyageurs sont assis, l'avion semble étonnamment horizontal, en fait, même s'il perd beaucoup d'altitude lors de cette phase critique de reprise en main de l'appareil par le pilote. Et ma cigarette se termine, insensible à l'inexorable et permanent ballet qui se déroule à quelques dizaines de mètre au-dessus de ma tête ; je rentre dans le bâtiment de Formation et, d'ici quelques minutes, je reprendrai la route pour Paris par le truchement de l'OrlyBus, dans lequel, sans doute, je me mêlerai aux passagers venus hanter provisoirement mes pensées et que j'avais devinés à la faveur d'une pause clope, masqués par un fugace fuselage métallique à l'éclat intermittent...

24 mars 2009

Sacs de RIZ

Un trajet en RER semblable à pléthore d'autres, lignes A, B, C, D, comme un abécédaire ferroviaire monotone et rébarbatif. Pourtant, fort de la lecture d'un livre qu'il ne quittait plus, Léonard se sentit soudain, à la sortie de son train-train, envahi par une vague implacable, ressac noir et cynique, marée glauque et délétère qui répondait à ce flux grouillant de passagers qu'il ne voyait plus comme des individus autonomes mais comme des fourmis indistinctes dans une dérisoire fourmillière humaine. Et il se souvînt de ce que lui avait dit un jour un ami bouddhiste, qui contemplait ses congénères avec un regard étrange, les voyant comme autant de sacs de riz identiques, faits des mêmes organes, des mêmes viscères, de similaires enchevêtrements de chairs et de sang, de pareils amoncèlements de replis carmin et gluants. Et Léonard, sans tomber dans cette vision déshumanisée et désespérée, se dît tout de même que tous ces êtres perdaient en humanité ce qu'ils gagnaient en masse ; cadavre.jpgla foule se déhumanise, on peut la modeler à l'envi, on peut la mitrailler, la malmener, sans trop de remords ou d'égards... L'effet de groupe requiert un effort prodigieux pour rendre sécable cette marée inhumaine, faite de sueur et de manque de subtilité et de grossièreté ; de dilution de la responsabilité. Que dire de certaines situations banales, certains soucis techniques dont il avait été témoin, comme il avait observé avec stupeur les réactions de ses semblables lors de ces incidents, réactions primitives, primaires et sauvages ? Il n'en fallait décidemment pas beaucoup pour que le fragile vernis de nos habitudes ou de nos faux bons sentiments ne vole en éclat, révélant la brutalité animale des hommes, animaux capables de penser à défaut d'être toujours pensants. Un arrêt intempestif du train, des masses humaines tentant de se frayer un passage vers les voitures bondées, des bousculades, des manques de considération, des mots qui fusent, vils et bas, des empoignades... Un retour à la barbarie originelle, qui ne nous a jamais vraiment quitté.

Qu'ils sont à plaindre, ainsi, ces gens qui ne se rendent pas compte de la chance qu'ils ont de vivre dans un pays prospère et pacifié ! Qu'ils sont à plaindre ces gens qui hérissent par leur comportement immature et égoïste ! Qu'ils sont à plaindre ces petits dictateurs en puissance qui oublient les valeurs intrinsèques à l'Homme et qui les distinguent justement des autres animaux ! La compassion, l'amour, la solidarité... Comportements tombés en désuètude, valeurs sacrifiées sur l'autel de la performance, de l'immédiateté, du superficiel et du vain. Léonard se disait cela en suivant la file qui menait à l'escalator qui vomissait ses passagers au-dessus des quais du RER. En cas de stress ou de panique, combien de ceux-là s'entre-déchireraient et combien se piètineraient et combien se laisseraient aller à leurs plus bas instincts, court-circuitant en une fraction de seconde leur cortex au profit de leur cerveau reptilien ? Et dans des situations encore plus extrêmes, combien s'entre-tueraient et combien se tortureraient et combien abdiqueraient en un clin d'oeil leur statut d'être humain, leur sensibilité et leur compassion et leur amour, si tant est qu'ils soient ou aient jamais été en contact avec ceux-là ? Alors, oui, peut-être faudrait-il mieux considérer chacun de ces êtres comme des sacs de riz, indistincts et interchangeable, car, au bout du compte et à la fin des fins, nos os ne pourriront-ils pas ensemble dans un fatras puant, pestilentiel et identique et dérisoire ? A l'heure du Jugement Dernier, combien se retrouveront à pleurer et à s'apitoyer sur un sort qu'il leur avait pourtant été donné de maîtriser, de diriger - de conjurer ?

20 octobre 2008

Étoiles et Bergère

Le froid et la nuit l'enveloppaient d'un manteau glacé, au-dessus de lui rayonnait la pleine lune aux effets imprévisibles, et les rues, paisibles, le ramenaient à sa propre quiétude intérieure. Il allait, tranquille et serein, d'un pas assuré, redescendant la rue faiblement illuminée. Un badaud en goguette à cette heure avancée de la nuit lui aurait trouvé, sans nul doute, un air radieux, et ne s'y serait pas trompé. L'immeuble qu'il venait de quitter, comme ses semblables, était vierge de tout signe de vie, de toute loupiote trahissant une quelconque  présence humaine ; seule une ombre, postée tout là-haut, le fixait et le voyait disparaitre dans la nuit claire et frisquette. Mais cette ombre, il ne la vit point. Il ne sût qu'après qu'elle l'avait suivi du regard, d'un regard bienveillant et bon, d'un regard inoubliable, d'un regard aux reflets changeants et empli d'étoiles, qui n'avait pas à souffrir de la comparaison avec le ciel dégagé, constellé d'orbes lumineux qui s'étalaient au-dessus de sa tête à lui. Il marchait, oublieux des soucis ou des angoisses qui parfois, l'avaient taraudé bien après que le soleil se fut couché, parti de l'autre côté de la Terre, impavide et insensible aux affres des mortels qui ne pleine-lune.jpgle vénéraient plus depuis belle lurette... Lui avait trouvé son soleil, son Étoile du Berger, son point d'ancrage ; son Alpha et son Oméga, qu'il ne se lassait pas de déchiffrer, d'analyser sans répit et sans relâche.

Il marchait, et il méditait. Il méditait sur les hasards de la vie, cette éternelle pourvoyeuse de surprises que l'esprit humain associait à des bonheurs ou à des malheurs. En réalité, se disait-il, c'est notre propre esprit qui colore ces évènement d'ors lumineux ou de noir ébène ; les choses arrivent, sans discontinuer, et nous les habillons de ressentis, d'émotions, alors même que ces choses ne font qu'une chose : elles sont. Et parfois, elles sont si inattendues et si surprenantes que les lois empiriques du hasard et des coïncidences semblent bien ténues et risibles à qui les subit. Il suffit d'une rencontre imprévisible et miraculeuse, de facteurs obscurs qui se coordonnent à notre insu, pour que l'état d'esprit change, pour que la vie reprenne des couleurs, pour que notre cerveau, imbibé d'endorphines stupéfiantes se mette à voir la vie en rose, perde le nord et nous fasse déambuler, sourire aux lèvres, dans quelque rue presque désertée, oublieux des passants préoccupés qui pressent le pas et des soirs de pleine lune aux effets imprévisibles.. Et l'on navigue alors sans instruments, à vue, sans les outils technologiques qui ne font que nous couper de nos prémonitions et de nos inspirations. Et l'on retrouve le plaisir simple d'être juste soi-même, de ne se fier qu'à ses instincts et de se noyer dans des regards que l'on pensait ne jamais pouvoir trouver, et desquels l'on ne peut se détacher. Car il est des yeux qui paraissent sans fin et sans fond, et il est des sourires qui ô combien ravissent et comblent d'aise ceux qui s'y plongent. Il est des anges incarnés qui semblent avoir attendu depuis des temps immémoriaux ; et lui se demandait, en cette nuit claire et étoilée, comment il se faisait qu'un certain ange ait pu l'attendre, lui, depuis des temps oubliés, et comment il avait pu se passer de ces regards limpides et de ces sourires divins et de ces yeux rieurs... La vie réserve en effet bien des mystères.

Certainement, au-dessus de lui, les étoiles souriaient-elles aussi, de leur sourire énigmatique et omniscient, car les étoiles observaient les humains depuis des temps immémoriaux, et les étoiles avaient depuis toujours guidé les âmes perdues et les marins solitaires. Et certainement aussi, cette ombre qui s'extrayait de la nuit et de son observation discrète pour retrouver la chaleur d'une antre accueillante, certainement cette ombre se posait-elle le même genre de question. Cette ombre qui l'accompagnerait dans ses déambulations nocturnes, et dont la présence aimante le magnétiserait pour les jours à venir, pour les siècles à venir, pour toujours et à jamais. Il souriait aussi de la similitude entre les participes présents des verbes aimer et aimanter, lui qui s'était trouvé magnétisé, un beau soir, par un tour de passe-passe mystérieux, comme la vie en réserve parfois à condition de savoir saisir ces chances ponctuelles et fugitives. Mais pour l'heure, c'était lui le fugitif, qui fuyait à son corps défendant le confort ouaté et la douce chaleur de bras lénifiants qu'il retrouvait à chaque fois avec le même plaisir et un émerveillement identique, comme s'il ne les avait jamais quittés. Il fuyait, mais il reviendrait, toujours, guidé par ses amies les étoiles, et par la lune aux effets imprévisibles, qui, parfois, souriait comme lui le faisait ce soir, et comme il lui semblait qu'il ne l'avait pas fait depuis des lustres...

28 juillet 2008

Capitaine Malheureux

Mer amère. Le voilier abandonné filait sur une mer d’ébène, au gré des vents qui avaient mal tourné, et sans cap particulier. Le Capitaine désespéré était sur le pont, scrutant l’horizon à la recherche de quelque traître esquif, de quelque mauvais écueil, cramponné à la barre de son vieux bateau, barre qui le soutenait plus qu'il ne la tenait... Il balayait la surface moirée de l’océan de son regard alerte, prévenant, bon et attentif, quoique triste et humide à présent. Insensible au ponant nocturne qui frappait les voiles et son visage fermé, il veillait au grain, comme chaque soir, fixant sans relâche la crête des vagues et  le point où l’immensité de l’océan rejoint celle du ciel étoilé. Il veillait, dans les deux sens du terme : il était en veille, et éveillé, à cette heure avancée de la nuit, ne pouvant fermer l'oeil. Et l’un n’allait bien évidemment pas sans l’autre, bien que son esprit divaguât souvent, se soustrayant pour un temps plus ou moins long à la surveillance acharnée des vagues et du gros temps. Car quoi qu’il fît, son esprit sensible, trop sensible, ne pouvait se détacher vraiment d’une certaine Moussaillonne restée définitivement à quai, avec laquelle, parfois, il avait pris le large pour des traversées ô combien bienheureuses qui l'avaient regonflé plus sûrement que le noroit ne gonflait les voiles de son vieux navire.
 
Mais en ce soir de navigation à présent solitaire, le vague à l’âme s’emparait de lui, colorant d’un bleu marine délavé sa perception des flots changeants… Il était reconnaissant, pourtant, de ces instants inoubliables, et il était pleinement conscient que rien dans cette vie misérable et fragile ne dure toujours... Mais la perte était là, infrangible et sourde, et il lui semblait insurmontable d'essayer d'oublier les moments magiques qu'il avait vécu en sa douce compagnie, les cigarettes nocturnes ou matutinales, les instants de tendresse indicible, les sorties au Café des Dunes, et sa voix aux inflections aimantes qui belem.jpgs'était perdue dans l'inéluctable atténuation du désir, qu'il avait pourtant vu venir, avec lucidité et amertume et impuissance. Et son souvenir se diluait à présent dans le tanin du vieux Bordeaux et dans les volutes incessantes des cigarettes qu'il fumait sans discontinuer...
 
Car même si la Moussaillonne avait vaqué à des occupations nécessaires, à terre comme en mer, sa présence, toujours, lui avait mis du baume au cœur et avait fait passer les soirs de quart avec délice. Elle avait été comme un phare accueillant et adoré, comme une évidente balise lumineuse dans une nuit faite de solitude, de doutes, et de manque, qui le taraudait derechef, comme jamais. Baume lénifiant, présence obvie et intemporelle ; elle semblait avoir toujours été là… et à présent qu'elle ne l'était plus, la douleur et la tristesse et le désespoir s'engoufraient en lui plus sûrement qu'une voie d'eau dans la coque de son vieux vaisseau. Peut-être en effet l’avait-elle toujours été, là, même si leurs routes ne s’étaient que récemment croisées, et encore plus récemment séparées. Jamais il n'avait été plus heureux qu'au cours de ces quelques derniers mois, avant que les vents n'eussent mal tourné, avant que les cieux magnifiquement bleu n'eussent été assombris de mauvais nuages venus d'on ne sait où... Et la perte le frappait durement. Et le deuil de tant de promesses d'avenir brisées sèchement, de tant d'occasions de naviguer de conserve, que ce soit par beau temps ou dans les inévitables grains qui s'affrontent toujours mieux à deux, de ces espoirs brisés comme une bourrasque casserait net le grand mât de son vieux navire, tout cela l'emplissait d'une tristesse ineffable.
 
La Moussaillonne avait eu sa place à bord, qu’elle l’eût occupée effectivement ou non, et, que cela eût été pour une heure, pour un jour, pour une semaine ou pour un siècle, l’évidence de son existence avait marqué le Capitaine plus sûrement que les embruns et le sel ne marquaient son visage tanné et mangé par la barbe des voyageurs au long cours. Et le loup de mer se prenait de temps en temps à l’imaginer à ses côtés, comme dans un rêve transmuté en cauchemar, aidant à la barre, hissant la grand-voile et admirant avec lui, lors d'accalmies bienvenues, l’immensité irisée de cet océan infini. Quels qu’en soient les avantages, il lui semblait que sa nouvelle solitude, inhérente aux longues sorties maritimes sans équipage, lui pesait d’autant plus qu’il se savait coupé de sa moitié, qu’il l’imaginait au loin, qu’il la sentait presque contre lui et qu’il la voyait, parfois, prenant les traits d’une fantasmagorique sirène, dans le noir et la tiédeur de quelque nuit nostalgique, triste et sans sommeil…